ESS, l’économie en mieux
Dossier spécial · Les Échos · 6 novembre 2026 · Réalisé par CommEdition
Peu subventionnée, ancrée dans les territoires, l’économie sociale et solidaire représente 13,44 % de l’emploi privé français et 10 % du PIB. À l’approche des échéances électorales, ses acteurs réclament une loi de programmation et un portefeuille ministériel à part entière. Six prises de parole — tribune, analyse, interviews et chiffres clés — réunies dans le dossier publié dans Les Échos.

AU SOMMAIRE DE CE DOSSIER
- Tribune — L’ESS, l’économie en mieux, par Fatima Bellaredj, présidente du Labo de l’ESS
- Leader — Une ambition nationale à concrétiser
- Perspective — « Nos modèles de protection doivent être réinventés », Béatrice Augier, Aéma Groupe
- Enjeux — L’ESS au plus près des besoins de santé, Krys Group
- La parole à — « L’ESS est l’antidote à un capitalisme à bout de souffle », Benoît Hamon, ESS France
- Données — L’ESS en quelques chiffres
Tribune
L’ESS, L’ÉCONOMIE EN MIEUX

L’économie sociale et solidaire est reconnue pour ses valeurs : gouvernance partagée, intérêt général, meilleure répartition des richesses. Mais elle reste en butte à des idées reçues, notamment sur sa dimension entrepreneuriale et économique. Notre ambition est de faire connaître ses familles et de montrer qu’elles s’inscrivent dans l’économie productive, à l’instar des coopératives et des mutuelles, bien connues du grand public.
Les chiffres sont éloquents : peu subventionnée, comme l’a rappelé la Cour des comptes, elle représente 14 % de l’emploi privé et 10 % du PIB, à deux points de celui de l’industrie. C’est pour lutter contre ces préjugés et renforcer notre visibilité que nous avons lancé, avec ESS France, la campagne « ESS, l’économie en mieux ».
Si la loi de 2014 a contribué à nous faire connaître et offert un socle commun à cette pluralité de modèles reposant sur la collégialité et la protection de l’homme et de l’environnement, cela reste insuffisant. Les politiques publiques ne sont toujours pas au rendez-vous : l’ESS n’a pas de portefeuille ministériel à part entière et l’enveloppe qui lui est consacrée, environ 20 millions d’euros, n’est pas vraiment à la hauteur des enjeux.
À l’approche des échéances électorales, les décideurs ne doivent pas manquer le rendez-vous de l’ESS, car, derrière, il y a une économie qui crée de l’emploi et se tient au plus près des territoires. Une volonté politique forte doit être portée et mise en œuvre par des banques publiques engagées et une loi de programmation, comme pour toute filière d’avenir. C’est à cette condition que l’ESS changera d’échelle et montera en puissance.
Ses apports seront innombrables : sociaux d’abord, par le lien qu’elle tisse, notamment entre les générations ; économiques ensuite, en contribuant à réduire des inégalités en hausse, dont le taux de pauvreté est le marqueur le plus évident : 16 % des Français et environ 22 % des mineurs, selon l’Insee et l’Unicef. Enfin, face à la défiance et à la radicalité qui gagnent nos concitoyens, l’ESS apporterait les équilibres indispensables pour vivre ensemble en harmonie.
• Fatima Bellaredj, présidente du Labo de l’ESS
Leader
UNE AMBITION NATIONALE À CONCRÉTISER
Dotée d’une première stratégie nationale, l’économie sociale et solidaire est attendue sur le terrain de la preuve et des résultats. Financement, mesure d’impact, ancrage territorial, gouvernance, transition écologique… autant de chantiers à mener pour changer d’échelle sans transiger sur ses valeurs humanistes.
L’ESS a fait ses preuves, franchit le mur du son et de l’indifférence. Reconnue, quoique encore trop faiblement, comme un secteur à part entière de l’économie, les valeurs qu’elle porte sont plus que jamais d’actualité dans ce moment où « la maison brûle », où la pauvreté croît dans des proportions inquiétantes, tandis que le capital est monopolisé par quelques-uns. Face à des crises qui s’amplifient et s’alimentent – sociale, économique, climatique, numérique, alimentaire –, il est temps d’accélérer pour que ce modèle s’impose.
C’est dans cette optique qu’une première stratégie nationale, à horizon 2030, vient d’être adoptée par les acteurs de l’ESS. Elle vise notamment à porter sa part dans l’économie française à 15 % de l’emploi privé, contre 13,44 % aujourd’hui. Associations, coopératives, mutuelles, fondations et entreprises de l’ESS sont désormais attendues sur le terrain exigeant du changement d’échelle, dans un contexte qui ne leur facilite pas la tâche. Les tensions budgétaires fragilisent les modèles économiques, en particulier celui des associations dépendantes des financements publics. Parallèlement, les besoins progressent dans la santé, le grand âge, le logement, l’insertion et l’accès aux droits.
Pour sécuriser durablement des projets dont la valeur ne se mesure pas tant en termes de chiffre d’affaires que d’intérêt général, de lien social, de transition écologique et de dynamisme territorial, il faut multiplier les leviers financiers. Subventions, contrats pluriannuels, mécénat, finance solidaire, épargne citoyenne, financements public-privé… Si l’éventail s’élargit, les petites structures et les projets émergents peinent encore à y accéder.
Convaincre les financeurs et les pouvoirs publics de la viabilité économique de ce modèle, attirer les jeunes talents en quête de sens dans leur vie professionnelle sont quelques-unes des questions essentielles auxquelles doit répondre le monde de l’ESS. Elle le fera en valorisant ses résultats et ses retentissements concrets sur la vie quotidienne des citoyens, en particulier dans les territoires où les services publics et les acteurs privés se sont retirés.
Pionnière avec la loi Hamon de 2014, la France est observée de près par ses proches voisins : l’ESS y pèse 10 % de l’emploi salarié global, contre à peine plus de 6 % dans l’Union européenne. Cette pole position oblige. Il s’agit désormais de prouver que l’ESS répond, concrètement et durablement, aux transformations existentielles du pays.
• Florence Halimi
Perspective · Aéma Groupe
« NOS MODÈLES DE PROTECTION DOIVENT ÊTRE RÉINVENTÉS »

Béatrice Augier, présidente d’Aéma Groupe réunissant la Macif, AÉSIO mutuelle, Abeille Assurances et Ofi Invest, défend les valeurs du groupe et de ses marques : une vision entrepreneuriale de l’ESS dont la dimension mutualiste et inclusive de l’économie prend en compte l’homme, son environnement et l’ensemble des écosystèmes.
En quoi l’ESS s’impose-t-elle comme un rempart face aux crises ?
Alors que nous subissons la collision simultanée de toutes les transitions – écologiques, sociales, économiques, démographiques et numériques –, plus que jamais, nous considérons que l’ESS doit rester au cœur des débats et irriguer l’ensemble de notre économie pour orienter son dessein dans une perspective de long terme. Les derniers événements naturels sont un signal d’alarme et l’illustration, par leurs impacts financiers et humains, que les modèles économiques orientés vers la seule recherche du profit se trouvent remis en question. Pour maintenir l’assurabilité et des conditions de vie décentes sur les territoires, Aéma Groupe défend l’idée que nos modèles de protection doivent être réinventés. Les réponses attendues par la société ne pourront être qu’inclusives, systémiques et collectives, et ne venir que d’acteurs mus par une vision de long terme, prêts à conjuguer performance économique, utilité sociale et environnementale.
« L’ESS doit rester au cœur des débats et irriguer l’ensemble de notre économie. »
Béatrice Augier
En quoi cette période pré-électorale est-elle cruciale pour l’ESS ?
Nous vivons un tournant démocratique. La dernière édition de notre baromètre Observatoire de la Protection l’a confirmé : les Français, inquiets pour leur avenir, doutent de plus en plus de la capacité des institutions à les protéger face aux bouleversements de notre époque. Dans ce climat de défiance, l’ESS n’est pas une simple roue de secours : c’est la preuve vivante que nous pouvons entreprendre autrement. Non lucrative, démocratique et ancrée dans les territoires, elle prévient, soigne et protège à chaque étape de la vie. À la veille de choix politiques décisifs, nous voulons faire de cette économie de l’intérêt général l’exemple d’un modèle vertueux pour la France de demain.
Comment Aéma Groupe et ses marques concrétisent-ils ce soutien à l’ESS ?
En tant que groupe mutualiste, nous plaçons notre performance économique au service de l’humain. Ainsi, nous nous attelons à transformer les besoins en solutions et les vulnérabilités en protections grâce à des partenariats, des actions de terrain, mais aussi une politique d’investissement engagée. Après avoir mobilisé 180 millions d’euros en 2024, nous visons 500 millions en 2026 pour soutenir les projets à impact sur tout le territoire. Autant d’engagements rendus concrets grâce à la mobilisation de l’ensemble de nos marques, au plus près des 12 millions de Français qui nous font confiance.
• Propos recueillis par Florence Halimi
→ Page dédiée : l’interview de Béatrice Augier, Aéma Groupe
Enjeux · Krys Group
L’ESS AU PLUS PRÈS DES BESOINS DE SANTÉ

À l’approche de l’élection présidentielle, Krys Group veut placer l’accès aux soins, la prévention et la souveraineté industrielle au cœur du débat. Son livre blanc présente six propositions applicables en cent jours.
Les structures de l’économie sociale et solidaire sont ancrées localement et répondent souvent, au plus près des habitants, à des besoins peu ou mal couverts. Krys Group, coopérative à gouvernance démocratique, entend s’inscrire dans cette dynamique, notamment grâce à son réseau de magasins d’optique et de centres d’audioprothèse. « Parce qu’il accompagne chaque jour des millions de Français partout en France, Krys Group est un observateur privilégié des besoins de santé et des difficultés d’accès aux soins qui s’expriment dans les territoires », explique son directeur général, Amaury Dutreil.
L’accès aux soins est l’un des enjeux que les acteurs de l’ESS entendent porter à l’approche de l’échéance nationale de 2027. Les difficultés touchent les zones rurales, les villes moyennes et les périphéries urbaines, en métropole comme en outre-mer. Entre 30 % et 36 % des Français seraient concernés ; plus d’un tiers renoncerait à des soins, faute d’offre de proximité, et 6,4 millions de personnes n’auraient pas de médecin traitant, selon l’Assurance-Maladie. Cabinets de généralistes surchargés, pénurie de spécialistes, de pédiatres, de gynécologues, de dermatologues… 56 % des Français attendent ainsi plus de quatre mois pour obtenir un rendez-vous chez l’ophtalmologiste.
Parmi les acteurs engagés de l’ESS, Krys Group souhaite contribuer au débat, et formule dans un livre blanc six propositions autour de deux priorités : développer la prévention et l’accès aux soins de proximité, notamment grâce au dépistage et à la télémédecine, et renforcer la souveraineté industrielle, afin que la lunetterie française retrouve sa place de leader en Europe. Le groupe estime ces mesures applicables en cent jours, sans nouvelle loi. Leur mise en œuvre reposerait sur un modèle de coopération public-privé, entre l’État, l’Assurance-Maladie, les agences régionales de santé, les collectivités, les complémentaires, les entreprises et les professionnels de santé.
Le réseau de magasins d’optique – 13 000 – et de centres d’audioprothèse – 5 000 – pourrait y contribuer par son ancrage territorial, car ces lieux de proximité repèrent les besoins, orientent les publics et participent au maintien de l’activité et de l’emploi dans les territoires. « Nos professionnels de santé, opticiens et audioprothésistes, constatent quotidiennement l’intérêt d’un dépistage précoce, d’un suivi régulier et d’une meilleure sensibilisation aux enjeux de santé visuelle et auditive », relève Amaury Dutreil. Le groupe rappelle que 5 milliards de personnes pourraient être myopes dans le monde en 2050 et qu’un quart des Français de plus de 50 ans sont concernés par une perte d’audition, pas toujours dépistée.
« Le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques, les difficultés d’accès aux soins et les tensions qui pèsent sur notre système de santé rendent indispensable un changement de paradigme, poursuit le directeur général. La prévention ne doit plus être considérée comme une politique complémentaire, mais comme un axe prioritaire de refonte de notre système de santé. Elle doit devenir une politique publique à part entière, pensée dans la durée, portée au plus près des citoyens et mobilisant l’ensemble des acteurs de santé. »
La prévention dépasse la seule santé visuelle et auditive : il s’agit de détecter plus tôt, d’accompagner les personnes et de limiter l’apparition ou l’aggravation de maladies. « L’œil constitue une véritable fenêtre sur l’état de santé global », observe Amaury Dutreil. Il peut notamment contribuer au repérage de signes associés au diabète, aux maladies cardiovasculaires ou à certaines atteintes neurologiques.
« Faire de l’œil une porte d’entrée de la prévention, c’est se donner les moyens de détecter plus tôt, d’orienter plus efficacement et d’accompagner nos concitoyens à chaque étape de leur vie. »
Amaury Dutreil
Pour Krys Group, le territoire est ainsi plus qu’un lieu d’implantation : c’est un espace de coopération entre acteurs, au service des habitants. Fidèle à son modèle coopératif, le groupe entend mobiliser son ancrage local et ses partenaires pour rapprocher prévention et parcours de soins. Une façon de faire vivre, au plus près des territoires, les principes de coopération et d’utilité sociale qui fondent son modèle.
• F. H.
→ Page dédiée : l’article Krys Group
La parole à
« L’ESS EST L’ANTIDOTE À UN CAPITALISME À BOUT DE SOUFFLE »

« Face aux crises écologiques et sociales, l’ESS est l’antidote à un capitalisme à bout de souffle. » Benoît Hamon, président d’ESS France.
Que nous dit la crise actuelle du capitalisme ? Que ce modèle, à ce stade de son évolution, a atteint ses limites géographiques avec la mondialisation : l’accumulation du capital se fait au prix d’une pression sociale croissante et d’une prédation écologique qui menacent l’équilibre de nos sociétés, notamment la stabilité des démocraties occidentales.
Si l’intérêt général est à l’ordre du jour, commençons par protéger l’habitabilité de la planète. Elle est menacée non seulement par le dérèglement climatique, mais aussi parce que l’économie mondiale – et donc le capitalisme, privé ou d’État – a conduit l’humanité au-delà de sept des neuf limites planétaires : changement climatique, destruction de la biodiversité, usage massif d’engrais, changement d’usage des sols (déforestation), cycle de l’eau douce, rejet de nouvelles substances dans la nature et acidification des océans.
Il serait naïf et vain de penser que l’intelligence artificielle ou la conquête spatiale sauveront l’humanité : ces projets sont portés par des oligopoles qui cherchent à prolonger un modèle économique au sommet duquel ils trônent et dont ils tirent richesse et pouvoir. Si le capitalisme a eu un commencement, il aura une fin. Au mépris de l’Histoire et des sciences, il est puéril de le croire indépassable : sa logique d’accumulation menace l’hospitalité de la Terre envers la vie humaine.
C’est pourquoi notre devoir impérieux est de repenser le lien entre économie et intérêt général. Trois certitudes encadrent l’action collective : trois transitions sont à l’œuvre, écologique, démographique et numérique.
« La transition écologique exige des entreprises qui ne poursuivent pas le profit à tout prix. »
Benoît Hamon
La transition écologique exige des entreprises qui ne poursuivent pas le profit à tout prix. Non lucratives ou à rentabilité limitée, les entreprises de l’ESS doivent être plus nombreuses pour réduire la prédation écologique de l’économie. La transition démographique impose de protéger la dignité des personnes âgées contre la marchandisation du grand âge. Réservons les secteurs de vulnérabilité – petite enfance, handicap, grand âge – aux acteurs publics ou privés non lucratifs. La révolution numérique détruit le lien social ; l’ESS en crée. Elle est l’antidote à une économie et une société toujours plus déshumanisées.
Parlons clair : sans stratégie de développement de l’ESS en France, les candidats à la présidentielle ne pourront pas être pris au sérieux sur l’écologie, la transition démographique, ni les conséquences économiques et sociales de la transition numérique.
• Propos recueillis par F. H.
Données
L’ESS EN QUELQUES CHIFFRES
En France comme en Europe, l’économie sociale et solidaire pèse dans l’emploi et rassemble des millions d’organisations et de personnes.
Avec 146 804 entreprises et 204 137 établissements employeurs, l’économie sociale et solidaire occupe une place importante dans le paysage économique français. Elle représente 2 684 472 salarié·es, soit 10,27 % de l’emploi salarié et 13,44 % des emplois privés. Autrement dit, plus d’un emploi privé sur huit relève de l’ESS : un poids qui rappelle que celle-ci n’est pas un secteur marginal, mais une composante majeure de l’activité et de l’emploi.
À l’échelle européenne, les chiffres donnent une autre mesure de cette présence : 4,3 millions d’entreprises et d’organisations emploient 11,5 millions de personnes. L’ESS représente ainsi 6,3 % de l’emploi total de l’Union européenne.
Derrière ces millions d’emplois et de structures, une même réalité se dessine : l’ESS est bien davantage qu’un ensemble d’initiatives locales ou de structures de petite taille, elle constitue un véritable pilier de l’économie et de l’emploi. Par la diversité de ses activités, elle répond à des besoins essentiels, crée des emplois et fait vivre des territoires. Son poids rappelle aussi que la performance économique ne se mesure pas seulement au volume d’activité : elle peut se conjuguer avec des objectifs de solidarité, de coopération et d’utilité sociale.
L’enjeu est désormais de mieux faire reconnaître cette contribution et de donner aux organisations de l’ESS les moyens de consolider leurs emplois et de développer leurs réponses aux besoins de la société. Les chiffres ci-dessous mettent en lumière l’ampleur de ce tissu d’organisations et des emplois qu’il représente, mais ils ne disent pas tout de la diversité des activités, des statuts ou des façons d’entreprendre au sein de l’ESS. Ils rappellent cependant que celle-ci constitue un acteur économique de premier plan, à l’échelle nationale comme européenne.
• F. H.

Les six articles de ce dossier sont extraits du dossier spécial « ESS, l’économie en mieux » réalisé par CommEdition, parution dans Les Échos daté du 6 novembre 2026.